
crédit : AP
Le déluge d’insecticides en tous genres délivré sur l'Ile de la Réunion département est inutile. Les larves de moustiques sont contaminées sur cinq générations. Les opérations de lutte
anti- vectorielle s’apparentent à “de la politique cosmétique”. René Le Berre, entomologiste de renommée internationale, met les pieds dans le plat dans une interview de l’agence de presse Destination Santé que nous vous livrons in extenso.
De quoi gamberger un peu !
Près de 160 000 cas sur l’Île de la Réunion, 1 173 à l’Île Maurice et 1 800 à Mayotte. Encore n’est-ce pas tout : le virus du chikungunya sévit également aux Seychelles et aux Comores.
Partout, des campagnes de démoustication sont à l’oeuvre. Un pis aller ? Les îles de l’océan Indien sont en quelque sorte peuplées par les moustiques, vecteurs de maladies que les spécialistes appellent des “arboviroses”. Dans un dossier de presse diffusé le 1er mars, le ministère de la Santé parle “d’effort massif en faveur de la démoustication”. Un moyen de lutte qui en réalité, serait voué à... l’inanité. C’est l’avis de René Le Berre, entomologiste de réputation internationale et ancien Inspecteur général de Recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). “Cela ne sert à rien. Car pour être efficace, il faudrait éliminer pratiquement tous les moustiques vecteurs. Ce qui est impossible ! Nous avions mené une expérience (dans ce sens) contre une autre parasitose transmise par insecte. Et même en éliminant 98% des vecteurs, il y avait encore beaucoup trop de cas.” D’autant plus que dans le cas d’Aedes Albopictus - le moustique vecteur du chikungunya -, l’infection “se transmet jusqu’à la cinquième génération. C’est-à dire que l’arrière arrière-petite-fille d’une femelle porteuse du virus n’aura même pas besoin d’avoir piqué quelqu’un pour être contaminée. Elle le sera de naissance. Elle pourra ainsi, dès le premier jour de son existence, transmettre un virus acquis de son arrière grand-mère.”
“Impossible de juger leur efficacité intrinsèque...”
Pour notre spécialiste, il est déjà trop tard. “Là on est en retard.
C’est de la politique cosmétique. Il faut montrer qu’on est là, agir (pour agir), donner de l’argent. Par exemple, le gouvernement va distribuer des répulsifs. Or dans un climat chaud et humide comme celui de la Réunion, ces produits ne vont agir que trois heures au maximum.” Il existe pourtant d’autres solutions.
Notamment celle de l’assèchement des gîtes larvaires qui sont pour la plupart domestiques. “La seule chose que l’on puisse faire et que l’on fait très bien d’ailleurs, c’est d’empêcher les moustiques de se développer. C’est-à-dire qu’il faut assécher tous les gîtes larvaires créés par l’homme.” Et sans doute aussi, mettre toute l’énergie possible dans la recherche thérapeutique ou vaccinale. Comme pour le paludisme. Mais c’est un investissement à moyen voire long terme. Ce réquisitoire prêterait à sourire si René Le Berre ne comptait pas au nombre des fondateurs de la prestigieuse École française d’entomologie médicale de l’IRD (Ndlr : IRD, ex-ORSTOM, Institut de recherche pour le développement). Et si encore, ces remarques ne recoupaient pas certains passages du rapport Duhamel, rédigé en décembre 2005 par des membres de l’IGAS, de l’IRD et de l’InVS, à la demande du préfet de région Laurent Cayrel. Ce rapport soulignait en page 25 : “Dans l’état actuel, il est très difficile de juger de l’efficacité des actions de lutte anti-vectorielle mises en place et ceci pour deux raisons ; en l’absence de données sur la sensibilité du vecteur Aedes albopictus vis-à-vis des insecticides utilisés, il est impossible de juger leur efficacité intrinsèque. En l’absence d’outil permettant le suivi des densités de vecteurs, il est impossible de juger de l’efficacité des traitements effectués. La surveillance entomologique - qui demande la mobilisation de moyens humains importants - qui avait été mise en place à partir d’octobre 2004 a dû être interrompue dès le début de l’épidémie faute de moyens humains suffisants, priorité ayant été donnée aux traitement...” En page 27 du rapport, s’agissant des insecticides employés et de la pertinence de la lutte chimique contre le fameux Aedes, il était écrit que “la sensibilité des populations d’Aedes albopictus vis-à-vis du Téméphos (Ndlr :
larvicide) et du Fénitrothion (Ndlr : adulticide) devra être évaluée de manière urgente...” On sait que depuis, polémique aidant, le Téméphos condamné à l’horizon septembre 2006 par la communauté européenne a été remplacé par le fameux BTI et que le Fénitrothion jugé un peu trop agressif, a cédé le terrain à des pyréthrinoïdes de synthèse... Mais comme dans l’absolu on n’a jamais su quel était l’état d’infestation de La Réunion à l’Aedes albopictus, pas plus que l’importance des populations de moustiques à traiter, il semble acquis que l’on soit en train de
“flytoxer” à l’aveuglette, à saturation... Ce qui a toutes les chances d’obérer l’efficacité éventuelle de telles méthodes, empiriques, en plein pic épidémique et au beau milieu de la saison cyclonique, synonyme de pullulation maximale des moustiques...
Que Saint-Flytox et Saint-Expédit nous protègent
Au regard de la pratique ordinaire en matière de démoustication telle qu’elle a lieu dans les zones où les populations d’insectes sont suivies depuis longtemps, les opérations anti-vectorielles sont toujours limitées dans l’espace et dans le temps. Les espèces sont précisément ciblées et font l’objet d’attaques formatées de façon à garantir un maximum d’efficacité pour un minimum de dégâts sur l’environnement et les autres espèces. On est bien loin de ces procédures à La Réunion ! Et pour cause. Ici, les rescapés du service de lutte anti-vectorielle de la Drass étaient formés à la lutte anti-vectorielle contre le vecteur du paludisme, l’anophèle, et pas le moins du monde à la guerre contre l’Aedes albopictus. Julien
Thiria, ingénieur sanitaire à la Drass et responsable de la lutte antivectorielle (LAV), interrogé sur les déclarations de M. Le Berre s’est exclamé : “Voilà une position bien étonnante. C’est très
surprenant de dire que même en éliminant 98 % des vecteurs, il y a encore énormément de cas. Ce n’est pas logique. Si on réduit le vecteur, on a forcément moins de chance, ou de malchance, d’être piqué par un moustique contaminé. C’est de la logique pure et du bon sens. Je ne veux pas rentrer dans un débat polémique, il a son opinion et moi j’ai la mienne.” Concernant les déclarations de René Le Berre sur le fait que l’infection chikungunya peut se transmettre
chez l’aedes albopictus jusqu’à la cinquième génération, M. Thiria est plus que dubitatif : “C’est très surprenant qu’il fasse référence à la transmission verticale (transmission du moustique adulte à l’oeuf, ndlr). Car elle a été démontrée dans le cadre de la dengue, pour environ 1 oeuf sur 600. Mais dans le cas du chikungunya, ça n’a jamais été prouvé qu’il y ait une transmission de la mère à l’oeuf. Nous avons réalisé plus de 3 à 4 000 analyses et nous n’avons retrouvé aucun virus parmi les lots de larves.” Au-delà, pour Julien Thiria, il n’est pas question de parler d’inefficacité : “Il faut avoir recours aux adulticides et aux larvicides. Une action ciblée, car ce serait inutile de le faire de manière systématique. Les pulvérisations ont un impact sur les foyers”, assure-t-il, avant de reconnaître : “On n’est pas dans une perspective de mesurer
concrètement un impact car là, on est dans l’urgence”. Que Saint-Flytox et Saint-Expédit nous protègent. La LAV est une affaire de foi !
Actualités connexes
16/04/2008
Les moustiques « doubles mutants » sont plus en forme19/09/2006
L'OMS préconise la réutilisation du DDT pour vaincre le paludisme