Nous vous proposons de découvrir ci-dessous des extraits de débats et tendances à l’issue des secondes journées internationales de l’éco-construction qui se sont tenues le 26 janvier 2006.
Longtemps marginale, parfois en rupture avec le monde du bâtiment, l’écoconstruction trouve aujourd’hui sa place sur le marché grand public et dans l’ensemble de la filière. « Les produits de la gamme éco-construction représentent seulement 2% de notre chiffre d’affaires -soit quand même 120 millions d’euros sur 6 milliards- mais connaissent une progression à trois chiffres. C’est souvent un artisan qui vient nous voir parce qu’un particulier lui a demandé une chose non conventionnelle, mais de plus en plus les professionnels s’y intéressent d’eux-mêmes dans le gros oeuvre, le second oeuvre et tous les corps de métier. Ce n’est plus une mode, mais une lame de fond », témoigne Jean-Yves Augendre, chef de marché chez Point P.
En essayant d’apporter une réponse cohérente à trois questions essentielles de tout projet constructif : confort, santé, impact sur l’environnement, le concept d’éco-construction séduit en tout cas nombre d’intervenants. « Les architectes pensent que l’éco-construction est le moyen de remettre l’architecture au coeur du bâti. Au contraire d’un empilement de techniques, on privilégie une réflexion globale qui redonne de la valeur ajoutée au métier de constructeur », estime Vincent Rigassi, architecte. Pour Jean-Claude Prévot, directeur de l’agence Rhône-Alpes pour la maîtrise des matériaux (Aramm) : « il faut raisonner sur un éco-système qui a un logique interne et externe avec le reste de la société. »
Une question d’équilibre aussi pour Sébastien Bigot, consultant environnement chez Socotec : « à partir d’études sur les relations entre le bâtiment et son environnement, on dégage les opportunités et les contraintes pour intégrer les enjeux environnementaux et sanitaires dans les aspects fonctionnels, tout en tenant compte, bien sûr, des exigences de coûts… » une approche de l’écoconstruction se voulant très pragmatique et qui s’éloigne de la vision de certains, pour qui la priorité est l’environnement. « Plutôt qu’éco-construction, nous parlons de bio-construction, car avant tout, le bâtiment doit respecter des cycles naturels : respirer, transpirer, en accord avec les éléments que sont l’air, l’eau, la terre et le feu, ajoute Rémi Florian, co-gérant de Bio-Espace, centre d’études en habitat.
L’éco-construction au standard du développement durable
Difficile donc, de donner une définition définitive de la notion d’éco-construction.
Et les difficultés augmentent quand il s’agit de se mettre d’accord sur ce qu’est un matériau de construction « écologique. » « J’utilise en priorité des matériaux le moins transformés possible. La terre, le pisé, le bois… Mais cela ne suffit pas. Que vous transformiez sur place un arbre en charpente ou que vous assembliez des éléments importés préfabriqués, vous aurez toujours une
charpente en matériau bois. Mais la démarche n’est évidemment pas la même si vous passez par une chaîne industrielle complète ou si vous faites appel à un artisan qui a maîtrisé 90% de la chaîne. Recréer une économie locale grâce au bâtiment, ça c’est très « éco-construction », note Vincent Rigassi. Un matériau industriel n’aurait plus, alors, droit de cité dans une démarche d’écoconstruction ? La filière du béton et notamment les fabricants de parpaings ou bloc béton, n’est évidemment pas d’accord… « Nous communiquons sur les qualités environnementales de notre produit, explique Jacques Bresson, expert à la division environnement du Centre d’études et de recherches de l’industrie du béton (Cerib), car nous nous sommes aperçus qu’un des plus forts impacts d’un matériau sur l’environnement était lié au transport et à ses nuisances. Hors, on fabrique des blocs béton partout sur le territoire et ils ne sont donc jamais transportés sur de longues distances jusqu’aux chantiers. » Et parfois, l’éco-construction se niche où on ne l’attend pas. Les blocs de béton Elco alvéolés, se montant par emboîtement, sans colle ni mortier répondaient d’abord à une demande de facilité de montage et d’économie dans un cadre
d’actions humanitaires. Ils servent aujourd’hui au gros oeuvre dans la construction d’usines, collèges et d’immeubles d’habitation. « Nous faisions de l’éco-construction sans le savoir, d’autant que, outre le fait que notre produit ne nécessite pas de liant, il possède des qualités d’isolation acoustiques exceptionnelles… que nous même ne soupçonnions pas, raconte Jérôme Guibert, co-dirigeant de la société Elco. De toute manière, nous n’utilisons pas l’argument écologique dans notre discours commercial. » Eco-conçu ou pas, l’essentiel étant, pour Alain Snyers, coordinateur pédagogique Les grands Ateliers de L’Isle d’Abeau, de « trouver le matériau intelligent qui corresponde à un projet d’habitation pertinent pour celui qui va l’habiter. »
L’éco-construction au pied du mur de la certification
L’éco-construction gagne en pertinence on le voit, mais l’absence de référence, de cadre de travail précis et partagé limite forcément son développement dans un monde très technique et cadré par une multitude de normes et règlements.
Exemple extrême : comment un artisan peut-il répondre à une demande de maison en terre, procédé traditionnel dont il maîtrise le savoir-faire, alors que son assureur lui demande avant tout un agrément technique pour un matériau industriel normalisé ? « Aujourd’hui, il n’existe aucun élément de validation réglementaire pour des techniques non reproductibles industriellement, comme la terre crue, le pisé. La question de la compétence de l’artisan n’est même pas prise en compte » déplore Vincent Rigassi. « Il faut reconnaître qu’il est plus facile de normaliser une fenêtre de fabrication industrielle, qu’un matériau en chanvre ou en laine de mouton qui, eux, pour une grande part font appel au savoir-faire de l’installateur », lui répond Daniel Quenard, chef de la division caractérisation des matériaux au CSTB Grenoble. Le fait est que les matériaux
« éco-construction » représentent encore un surcoût, lié en partie au fait qu’ils ne rentrent pas « dans le moule ». Est-ce la faute d’un monde du bâtiment peut-être un peu déstabilisé par l’émergence de cette notion allant souvent à l’encontre de son modèle industriel longtemps présenté comme seul valable ? «Nous préférons parler de développement durable, répond Alain Maugard, président du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), l’organisme
définissant les références et l’état de l’art dans le domaine de la construction. Pendant trop longtemps, les partisans de l’éco-construction ont vu les progrès du bâtiment et l’urbanisation comme des erreurs historiques qui éloignaient l’homme de la nature. Je dis attention : vous ne ferez pas revenir les gens sur certains standards de confort qu’ils estiment définitivement acquis. Les produits d’éco-construction méritent d’être en concurrence avec les produits industriels, mais ils ont plus de mal à garantir leurs performances dans le temps… »
Les limites de la démarche HQE
Si la notion incontournable de normalisation semble pour l’instant poser problème, d’où viendra le salut ? « Il me semble qu’essayer de passer par des labels peut être une solution pour les professionnels engagés dans le domaine de l’éco-construction. La démarche de Haute qualité environnementale ne suffit pas. Il faut maintenant aller plus loin », estime Vincent Jacques-Le-Seigneur, directeur des éco-techniques pour le Conseil général de Savoie. L’expérience suisse de Minergie pourrait être un exemple à suivre. « Minergie est un label
qualité qui a des exigences d’efficacité énergétique avant tout. Notre objectif : limiter la quantité d’énergie nécessaire au fonctionnement d’un bâtiment, quels que soient les matériaux employés.
C’est un enjeu important car en Suisse, 50% de la dépense énergétique totale sert pour le bâtiment », explique Marc Tillmanns, responsable de l’agence Minergie romande (Suisse). Une expérience qui ne concerne que quelques centaines de bâtiments par an, mais qui fait des émules, y compris en France. Les professionnels du bâtiment sauront-il s’adapter à cette nouvelle donne ? En France, on a le sentiment que la réglementation, avec ses méthodes de calcul dirigistes, bloque l’innovation. La réglementation devrait fixer des objectifs plutôt que des moyens compliqués et peu réalistes en terme d’efficacité énergétique », avance André Bailly, directeur du centre de R & D de la société Ciat.
L’enjeu de l’économie d’énergie…et des primes à l’innovation
Cette question des économies d’énergie semble en tout cas l’angle d’attaque le plus pertinent. Ne serait-ce que parce que la demande de l’utilisateur final est là. Avec des énergies fossiles de plus en plus rares et chères, l’intérêt pour les énergies renouvelables va croissant. « La France a décidé de rattraper son retard dans les domaines du solaire photovoltaïque, thermique et du bâtiment bioclimatique. Avec bientôt 80 chercheurs et des moyens sans précédent, nous sommes prêts », affirme Etienne Wurtz, responsable du projet de l’Institut national de l’énergie solaire. « Nous sommes sur un marché qui est en train de se développer fortement et nous formons les installateurs de demain : il en va de la fiabilité de la filière », observe Jean-Marc Bernard, directeur de l’école de formation Les compagnons du solaire. Mais là aussi, la question de l’efficacité énergétique réelle reste difficile à évaluer. « Les solutions solaires semblent bonnes au point de vue de la consommation pure, mais les coûts d’installations, sans compter les aides, restent élevés et l’amortissement est souvent une question de long terme avec toutes les incertitudes que cela soulève », note Michel Barrault, pdg de la société Guidance. Un assertion qui fait bondir Vincent Jacques-Le-Seigneur : « C’est justement à la collectivité, responsable de l’intérêt général, d’encourager l’usage de ces solutions, globalement bonnes pour l’environnement et qui en plus créent de l’activité économique. Et plus ces solutions se diffuseront, plus leur prix baissera. Il s’agit d’impulser un mouvement. » La question de la santé des usagers du bâtiment se retrouve également au premier plan, alors que des matériaux très largement utilisés comme par exemple les laines de verre et de roche sont aujourd’hui mis en cause. Sans compter les interrogations sur le devenir de bâtiments à la durée de vie de plus en plus courte. Peut-on recycler certains matériaux ? En justifiant qu’on continue à utiliser certains matériaux sensibles, l’existence de filières de recyclage n’est-elle pas, au final, négative pour l’environnement ?
compte rendu La belle idée
5/5
Utiliser l’expérience de la construction bois
L’exemple du bois est typique de la complexité de ces questions. « Oui, aujourd’hui, le bois utilisé pour la construction en France est importé, car en France la culture s’est perdue reconnaît Michel Perrin, un des responsables du Centre national pour le développement du bois (CNDB) Au final, l’environnement est quand même gagnant car ce bois est issu de forêt gérées de manière durable et le gain énergétique de fonctionnement d’une construction en bois et supérieur à l’énergie utilisée pour son transport, mais le développement de la filière éco-construction va nécessairement vers le rapprochement du produit brut et de son lieu d’utilisation. Nous nous mobilisons pour sensibiliser la filière de la première transformation en France». On le voit, pas de solution miracle, chaque technique ayant ses contraintes propres.
Comment alors y voir plus clair ? « Le bâtiment doit être fier de revendiquer sa complexité, analyse Alain Maugard. Aujourd’hui, nous sommes devant un enjeu formidable : nous avons la possibilité de démontrer qu’un bâtiment peut avoir un effet bénéfique sur la santé et être totalement autonome énergétiquement. Imaginez que nous somme le seul secteur d’activité important pouvant avoir une production consommant zéro énergie. C’est un défi qui vaut la peine d’être relevé. Cela passe forcément par des solutions complexes et le monde du bâtiment devra se hisser à un niveau de compétence élevé pour y répondre. »
Le colloque
400 inscrits aux débats des secondes journées internationales de l’écoconstruction
du 26 janvier 2006, Savoie Technolac, le groupe Point P, le cabinet La belle idée et l’Ines, promoteurs de cette manifestation hors norme ne peuvent que se féliciter d’avoir choisi de lancer en grand le débat sur ce sujet complexe. Les réactions, en fin de journée, aussi bien des intervenants que des participants depuis la salle attestaient de l’intérêt de débats de ce type, ouverts sur toutes les composantes du monde de la construction, interpellant les statiques, les traditionalistes comme les intégristes des nouvelles approches.
Les enjeux sont considérables, entre révolution des mentalités, carrefour technologique et mutation des marchés.
auteur : La belle idée
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