
crédit : notre-planete.info
Pas une semaine sans que l'on parle du changement climatique dans les médias. Pourtant, c'est un sujet très controversé sur lequel les spécialistes s'accordent difficilement. Que nous disent les médias du changement climatique ?
Martine Tabeaud a décrypté pour nous les médias. Professeur des Universités à Paris 1, elle s'intéresse, entre autres à la climatologie et à la perception du climat. Elle anime un
réseau pluridisciplinaire (avec des ethnologues, des géographes - dont C.Magdelaine - notre-planete.info -, des sociologues, des physiciens, des médecins…) sur cette thématique
En guise d'introduction, Martine Tabeaud commence par différencier le temps et le climat, deux notions très différentes. Le climat est la synthèse des conditions atmosphériques à long terme d'un lieu, alors que le temps n'est que la manifestation en un moment et un lieu donnés du climat. A partir du temps qu'il fait et qu'on subit, il est légitime de vouloir s'interroger sur les évolutions du climat, même s'il est difficile de passer du temps au climat. Ce sujet semble intéresser largement les médias qui se focalisent sur la seule question du changement climatique. Et ils s'en donnent à cœur joie ! Le climat et son évolution sont un sujet porteur et font régulièrement l'objet de livres ou de gros titres dans les journaux, à la radio ou à la télévision. Pour la presse écrite Martine Tabeaud a étudié Le Parisien et Le Monde en 2004-2005. Sa présentation mettra l'accent sur ce dernier car c'est un quotidien du soir bien connu pour son sérieux et son statut de référence dans la presse française. Cette année donc, on a parlé chaque semaine du changement climatique auquel le journal consacre entre un et quatre articles par semaine. Ces articles sont principalement publiés dans les rubriques « Aujourd'hui » (rubrique de reportage) et « Climats » nouvelle rubrique créée en 2004 et qui sert à présenter, chaque week end, des articles sur le climat et ses évolutions. Cet exemple précis servira à nourrir une réflexion plus large sur tous les supports médiatiques.
Parler ainsi massivement du changement climatique dans la presse grand public peut partir d'une bonne idée. En effet, cela pourrait permettre d'organiser le transfert des connaissances depuis les scientifiques jusqu'aux décideurs qui ont les moyens d'agir (c'est ce que propose par exemple l'Observatoire National sur le Changement Climatique) voire l'ensemble de la société civile qui peut agir elle aussi à son niveau. Bien plus, il apparaît que ces thématiques sont de bons objets de communication. Mais comment passer de l'information à la communication ? Comment un journal peut-il informer, expliquer, analyser et non relayer un discours ambiant répété ad nauseam ? Il faut donc interroger la place et la fonction de ceux qui font passer les messages de la sphère scientifique à celle des décideurs et du grand public ? Qui fait passer les « savoirs savants » sur le changement climatique vers la société civile ?
Le dictionnaire Le Robert définit les médias comme « tout support de diffusion massive de l'information : presse, radio, télévision, cinéma, publicité, internet… ». Les médias les plus utilisés par les Français sont la télévision, la radio et la presse écrite qui constituent pour ¾ des Français la principale source d'informations. La télévision joue un rôle dominant en matière d'information : elle permet de diffuser à un grand public des images qui viennent de plus en plus loin et de plus en plus vite. Son audience est sans aucun équivalent avec les conférences ou ouvrages scientifiques. Les médias représentent en France près de 30 000 professionnels qui travaillent essentiellement dans la presse écrite, nationale ou régionale. Ce sont donc les journalistes de presse écrite qui informent tous les autres ; leur position mérite donc d'être interrogée. Au Monde, le changement climatique concerne une petite poignée de journalistes ; 5% seulement des articles sont écrits par des intervenants extérieurs.
D'une manière générale, les journalistes actuels ont majoritairement reçu des formations littéraires, qui ne les prédisposent pas à traiter de thèmes scientifiques aussi pointus que le changement climatique. Les scientifiques de formation travaillent principalement dans les revues spécialisées et non dans la presse généraliste. Il n'y a donc aucun spécialiste du changement climatique dans les médias généralistes, ce qui est d'autant plus normal que ce thème fait largement appel à la pluridisciplinarité. Les journalistes ne sont donc qu'imparfaitement armés pour faire passer dans le grand public les recherches actuelles sur l'évolution du climat.
Quelles sont la liberté et la marge de manœuvre des journalistes pour évoquer ces thématiques ? Ils sont largement dépendants des annonceurs qui financent les journaux grâce à la publicité. La part de la publicité varie selon les médias. Ainsi, la presse écrite est financée à moitié par les ventes et par la publicité. Les chaînes de télévision publiques (comme France 2 ou France 3) sont financées par la publicité et la redevance. Les chaînes privées quant à elles (comme TF1 ou M6) sont financées entièrement par la publicité. On peut s'interroger s'il leur est possible d'aller, dans leurs articles, à l'encontre des annonceurs qui les font vivre. Et comme souvent ces financeurs sont des industriels pollueurs…
Dans tous les médias, les personnalités interrogées - les spécialistes ès changement climatique - sont toujours les mêmes. Ils acquièrent ainsi un statut d'experts scientifiques à l'autorité indiscutable. Cela met en lumière la mauvaise circulation des savoirs entre la sphère scientifique et la sphère médiatique qui réduit la nébuleuse des chercheurs à quelques visages seulement. Les experts ne sont pas choisis pour leurs compétences (que les journalistes tout comme le public ignorent) mais parce que leurs discours dégagent une certaine autorité. Leurs noms passent de journalistes en journalistes en entretenant ainsi la fascination pour le scientifique (souvent limité aux seules disciplines « dures ») censé détenir une parcelle d'une vérité jugée incontestable.
Au-delà de la question de la légitimité, il est intéressant de remarquer que le climat est un reflet des préoccupations des sociétés. Quand la société est réputée stable et immuable, on n'envisage pas les climats dans leurs dynamiques ; on s'intéresse surtout à la météo, c'est-à-dire au temps qu'il fait, à un endroit précis, celui où l'on habite… Aujourd'hui, en même temps que la société évolue en profondeur et se mondialise, on rappelle que le climat évolue sans cesse lui aussi. La mondialisation de nos sociétés a entraîné une globalisation du problème climatique. A présent, on s'intéresse aux climats et à ses évolutions ainsi qu'au temps qu'il fait à l'autre bout de la planète.
Que nous disent les médias sur le changement climatique ? Derrière la diversité de ses formes, le message est très simple. Ainsi, on répète à l'envi que le réchauffement actuel est un changement car il est anthropique (l'homme acteur et non plus simplement spectateur) et qu'il est lié aux émissions de gaz à effet de serre ; il a déjà commencé et de nombreux aléas en témoignent. Par conséquent, les politiques doivent mettre en œuvre des solutions. Les autres discours sont rarissimes. Pourquoi une telle unanimité ? Est-ce un effet de la surenchère : « ils en ont parlé, il faut qu'on en parle aussi » ? Les raisons sont plus profondes. Les médias ressassent une seule idée qu'ils contribuent à former. Or la télévision, qui repose sur l'audimat, se doit d'être consensuelle pour s'imposer ; les médias n'ont donc aucun intérêt à faire entendre une voix dissonante et polémique qui remettrait en cause l'idée généralement admise.
Qu'en est-il dans Le Monde ? Les trois sujets qui arrivent en tête sont le réchauffement et ses manifestations, les gaz à effet de serre et le protocole de Kyoto. Juste après, arrive la politique climatique américaine, comme si une relation de cause à effet liait le réchauffement global et les Etats-Unis… La place des pays émergents ou les énergies renouvelables sont aussi évoquées. Certains thèmes sont très peu évoqués, comme la difficulté à modéliser le changement climatique et les marges d'erreur de ces modèles, ce qui est pourtant crucial dès que l'on parle de prospective. Le développement des PVD est peu évoqué (sauf pour souligner qu'il peut nuire au climat !), tout comme les conséquences sociétales du réchauffement.
Les sources sont peu nombreuses : l'Agence France Presse publie environ 200 dépêches par an qui sont systématiquement reprises, sans faire l'objet de critiques. Les rapports produits par des organismes indépendants, moins univoques et plus nuancés (comme celui du GIECC dont la dernière édition compte 1932 pages réparties en trois volumes) ne sont pas lus. D'autres sources sont mobilisées, comme les prestigieuses revues anglo-saxonnes Nature ou Science. Ce sont donc les physiciens et les spécialistes de l'énergie qui ont la cote dans les médias et ont le monopole de la parole et de l'autorité.
La publication de ces articles dans Le Monde est assez régulière, même s'ils sont rythmés par les événements de politique internationale (comme une réunion du G8 ou la ratification par un Etat du protocole de Kyoto). Les « anniversaires » font aussi l'objet d'articles (un an après la tempête ou la canicule…) : c'est une manière de rappeler le changement en cours sans pour autant contribuer à la constitution d'une vraie mémoire du risque et du climat.
Le discours sur le changement climatique est donc très pauvre, et se limite à un débat manichéen entre les bons (c'est-à-dire les tenants du changement anthropique, les pays qui ont ratifié le protocole de Kyoto), souvent « écolos » et « de gauche », préoccupés par l'avenir de l'humanité, et les méchants, jugés irresponsables, (que Le Monde désigne par la périphrase politiquement correcte de « mauvais élèves »), c'est-à-dire les égoïstes ou faiseurs de profits, les pays qui n'ont pas ratifié Kyoto, les capitalistes et autres pétroliers américains… qui doutent de l'origine uniquement anthropique du réchauffement actuel. Cela alimente un anti-américanisme très présent dans ces débats. Quelques citations l'attestent : « L'enjeu, au fond, est de savoir quel modèle de consommation adoptera la planète, et notamment les pays en voie de développement : dispendieux à l'américaine, ou plus sobre, à l'européenne ou à la japonaise. » (Pierre Radanne, janvier 2004) ou « Le conseil de la Maison Blanche pour la qualité de l'environnement a substantiellement modifié certains rapports scientifiques officiels » et « minoré les liens entre les émissions de CO2 provenant des énergies fossiles et le réchauffement climatique. » (Hervé Morin, juin 2005).
Surtout, le changement climatique est toujours abordé dans une logique catastrophiste déjà ancienne. La peur du déluge est tenace. Ainsi, en 1894 Camille Flammarion dresse la liste des catastrophes possibles. En 1910, le passage de la comète de Halley suscite des craintes : certains pensent que la proximité de la queue de la comète pourrait entraîner la diffusion dans l'atmosphère de gaz cyanogènes causant ainsi la fin du monde. Après Hiroshima et en pleine guerre froide, A. Berger scénarise les conséquences possibles d'un affrontement nucléaire qui pourrait modifier le climat en profondeur. Plus récemment, le passage à l'an 2000 a suscité des peurs millénaristes que l'on croyait disparues depuis longtemps. Cette veine catastrophiste est souvent renforcée par des titres accrocheurs qui envisagent ce problème global par le petit bout de la lorgnette. Au moindre coup de froid on parle de sibérianisation ! Citons également le titre de l'article de Denis Delbecq paru dans Libération le 29 septembre 2005 : « Effet de serre : le chauffage de la Terre bloqué sur maximum ».
Même les discours scientifiques qui se veulent sérieux se trouvent parasités. Ainsi, l'exposition Climax à la Cité des Sciences et de l'Industrie à la Villette a prédit pour 2100 une température à l'intérieur des continents de plus de 40°C entraînant des incendies à répétition et une hausse du niveau de la mer de plus de 90 cm. Rappelons que les modèles présentent d'importantes marges d'erreurs, et que, surtout, les scientifiques ne sont pas d'accord entre eux et reconnaissent qu'ils ne savent pas exactement comment le climat va évoluer.
Pour autant, est-ce que ce matraquage médiatique est efficace ? Est-ce que le message passe correctement auprès du grand public ? Malgré cette couverture médiatique, de nombreuses enquêtes révèlent que les hommes politiques ne prennent pas conscience de l'évolution du climat et de ses conséquences (enquête menée auprès des maires d'Ile-de-France). Les citoyens quant à eux s'en remettent aux « experts » ; ils sont à la fois sages (la moitié d'entre eux n'a pas de certitude tranchée) et schizophrènes (en 2001 67% des Français se disent prêts à changer leur mode de vie pour stopper l'évolution du climat sans toutefois accepter la moindre perte de confort !).
Pour conclure son exposé sur une note d'espoir, Martine Tabeaud rappelle qu'aucune des catastrophes annoncées dans le passé n'a eu lieu ! Il faut aussi faire confiance à l'inventivité de l'homme qui sait trouver des solutions aux problèmes qui se posent à lui…
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Débat sur cette conférence menée dans le cadre des cafés géographiques
Notre dossier sur
le changement climatiqueAuteur
Martine Tabeaud, professeur de géographie à l’Université Paris Panthéon Sorbonne