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Dans le corail, 23 000 ans d'histoire du climat

5866 lectures 14/09/2005, 13:06 - mise à jour : 23/04/2006, 15:43
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Dans le corail, 23 000 ans d'histoire du climat

La barrière de corail sur la côte nord de l'île de Tahiti

crédit : G. Camoin/CNRS Photothèque
Qu'arrivera-t-il si le climat continue à se réchauffer, les glaciers fondent et le niveau des mers monte brusquement ? Pour le savoir, le mieux est de regarder ce qui s'est déjà passé. En forant dans la barrière de corail de Tahiti, les scientifiques vont remonter le temps et dérouler le fil de la dernière déglaciation.

Une mission en mer de 40 jours au départ du port de Papeete à Tahiti attend Gilbert Camoin, directeur de recherche CNRS au Cerege(1) et une équipe internationale d'une dizaine de chercheurs.
L'expédition Tahiti Sea Level du programme international Integrated Ocean Drilling Program (IODP)(2) est la plus grosse campagne de forage jamais réalisée dans un récif corallien. Avec des objectifs non moins ambitieux : la mesure de la fluctuation du niveau de l'océan, l'étude de la variabilité du climat et du comportement des récifs coralliens à ces changements(3), et ce, depuis grosso modo 23 000 ans(4). « À l'époque, au plus fort de la dernière glaciation, le niveau de la mer était 120 à 140 mètres plus bas qu'aujourd'hui, précise Gilbert Camoin. Il faut donc aller forer à cette profondeur, à environ 1,5 kilomètre des côtes. » Mais pourquoi dans une barrière de corail à Tahiti ? « Tout d'abord, la situation de Tahiti dans l'océan Pacifique est idéale pour y mesurer les changements climatiques globaux, poursuit le chercheur. Il y a beaucoup d'échanges entre l'océan et l'atmosphère et de courants marins. »

Mais Tahiti, c'est aussi le récif de corail qui l'entoure, une entité vivante constituée ­d'organismes extrêmement sensibles d'un point de vue écologique. Les variations, même mineures, de l'environnement perturbent donc les récifs. Les coraux enregistrent ces perturbations et les conservent, une fois morts. Il ne reste plus aux scientifiques qu'à les faire parler. Pour cela, ils analysent la composition de leurs squelettes et étudient plus spécifiquement le rapport de deux isotopes stables de l'oxygène, 16O et 18O, et des éléments à l'état de traces, comme le strontium ou le magnésium. Ils peuvent alors connaître la salinité et la ­température de l'eau à un moment précis du passé et, avec la datation précise des coraux, en déduire aussi le niveau des océans. Nos scientifiques savent donc bien que s'ils récupèrent de longues séries de ces coraux anciens qui se sont accumulés et transformés en roche depuis des millénaires, ils pourront reconstituer les climats du passé.

En mer, un travail intense s'annonce. « Durant quarante jours, à raison d'un forage tous les deux jours, notre équipe va procéder à plusieurs séries de forages – de 30 mètres à 300 mètres de profondeur – afin de récupérer 19 carottes de 75 mm de diamètre et de 80 mètres à 100 mètres de long, raconte ­Gilbert Camoin. Notre plus grande crainte est d'obtenir des carottes interrompues par des cavités remplies d'eau ou de sable. Il y aurait alors des trous dans la série temporelle des données. » À la fin de la ­mission, les carottes conservées au froid seront expédiées en Allemagne, à Brême. C'est là que tous les scientifiques de la mission se retrouveront en janvier 2006, dans la rigueur de l'hiver germanique cette fois, pour une « science party » de trois semaines. Les carottes y seront étudiées, décrites et analysées sous toutes les coutures par des spécialistes en géochimie, en pétrographie (étude de la nature des roches), en microbiologie… Un ouvrage de référence sera édité, combinant l'ensemble des données. Puis chacun repartira avec sa part du butin pour mener des recherches plus spécialisées.

Parallèlement, les climatologues intégreront les informations extraites des carottes dans leurs outils de modélisation et tenteront de reconstituer plus précisément la dernière déglaciation depuis le maximum glaciaire il y a 23 000 ans. « C'est une période que nous connaissons mal(4) et qui est d'autant plus importante que de grands bouleversements climatiques s'y sont déroulés, affirme le géologue. Les températures ont augmenté de façon très brutale, les glaces ont fondu et le niveau des océans est remonté très rapidement. » Bref, la Terre pourrait bientôt subir les mêmes changements si le climat continuait à se réchauffer. « Aujourd'hui, nous vivons une période interglaciaire et en théorie nous devrions nous orienter vers une nouvelle glaciation, continue-t-il. Or, les données que nous avons sur le climat des 150 dernières années montrent que paradoxalement, la température de l'eau de mer augmente régulièrement. » Est-ce que le réchauffement climatique d'origine humaine peut contrebalancer le phénomène naturel de glaciation ? « C'est effectivement une question que nous nous posons, conclut le scientifique. Cette mission devrait nous aider à y voir plus clair. »

Notes
(1). Centre européen de recherche et d'enseignement des géosciences de l'environnement (CNRS / IRD / université de Provence / université Paul Cézanne), à Aix-en-Provence.
(2). Partie européenne : European Consortium for Ocean Research Drilling (Ecord) – www.iodp.org et www.ecord.org
(3). Un autre objectif de la mission est d'étudier pour la première fois la vie microbienne à l'intérieur d'un récif corallien.
(4). Entre 23 000 et 13 000 ans. Plusieurs forages réalisés en 1992 et 1995 sur l'île avaient permis de remonter jusqu'à 13 800 ans.

En savoir plus
Tahiti Sea-Level Expedition 2005 (en anglais)

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Centre National de la Recherche Scientifique
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