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Les mers et les océans ne sont pas une ressource inépuisable. En raison de leur surexploitation par les pêcheries, plusieurs populations de poissons ont ainsi considérablement décru depuis une cinquantaine d’années. C’est le cas de la morue, au Canada et au Groenland, et du merlu au Royaume-Uni. Outre la déstabilisation des écosystèmes, cet appauvrissement des réserves compromet l’avenir du secteur de la pêche. Il est donc nécessaire de mieux contrôler l’exploitation des populations marines, afin que celles-ci puissent se renouveler. Cette gestion doit tenir compte des relations qu’entretient l’espèce avec son milieu, et notamment des interactions avec d’autres espèces. C’est sur la compréhension, la représentation et la prévision de ces relations par des modèles et des indicateurs que les chercheurs sont actuellement mobilisés.
Depuis 1950, la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) collecte chaque année les données issues des pêcheries, qui permettent, avec d’autres sources de données et d’information, d’établir un classement selon leur degré d’exploitation (1). Lorsque les quantités de poissons capturés sont stables d’année en année, on estime généralement que l’équilibre entre l’activité de pêche et le renouvellement des espèces est atteint. Des chercheurs du Centre de Recherche Halieutique Méditerranéenne et Tropicale (CRH, IRD, Sète), en étudiant les données de la FAO collectées entre 1950 et 2000, viennent de mettre en évidence le fait que la stabilité des captures n’est pas toujours synonyme d’une gestion viable des ressources (2).
Après avoir extrait 1519 séries de chiffres de la base de la FAO, ils ont tracé des graphiques rendant compte des captures durant ces cinq décennies. 366 pêcheries - soit 24% d’entre elles - témoignent d’un effondrement de la production (3). Ces phénomènes, qui sont observés chez tous les types de poissons étudiés, semblent toutefois plus fréquents chez les espèces vivant en eaux profondes, telles que la morue, le haddock et le saumon. Parmi ces effondrements, 21% sont précédés d’un plateau de production, ce qui les rend ainsi imprévisibles (4). Durant une période d’environ dix ans, les captures semblent stables, puis chutent de manière abrupte en quelques années. L’équilibre apparent entre captures et renouvellement masquerait en réalité un déclin progressif de la population de poisson considérée.
Grâce à des simulations mathématiques de populations, les chercheurs expliquent ce phénomène par la conjonction de deux facteurs :
- d’une part, une augmentation de l’effort de pêche, notamment due aux améliorations techniques des équipements. Parmi celles-ci figurent la détection par sonar des bancs de poissons, le contrôle à distance des engins de pêche, l’usage de cartes satellitales, etc.
- d’autre part, un mécanisme dit “ dépensatoire ” : lorsque la population décroît en deçà d’un certain seuil, celle-ci ne peut plus assurer son renouvellement (5). En effet, du fait de la trop faible concentration d’individus, les rencontres deviennent moins fréquentes et la reproduction plus difficile. De plus, la population considérée, qui se retrouve en sous-effectif par rapport à ses prédateurs naturels, y est plus vulnérable. D’après les chercheurs, ce mécanisme de dynamique des populations empêcherait la reconstitution de nombreux stocks de pêche. Il expliquerait peut-être le cas des morues du Canada, dont la population ne parvient pas à se renouveler, malgré l’arrêt de leur exploitation en 1992.
Ces résultats soulignent ainsi les limites, bien connues des chercheurs qui ont diverses autres méthodes plus sensibles, d’une évaluation des populations uniquement basée sur les prises annuelles des pêcheries. Alors que la stabilité de ces chiffres est généralement reconnue comme un gage d’équilibre entre activité de pêche et ressources marines, elle peut au contraire constituer le signe avant-coureur d’un déclin massif de ces dernières. Les chercheurs suggèrent qu’une attention plus grande soit apportée par les décideurs en matière de gestion des pêches à d’autres critères proposés par les scientifiques, pour évaluer l’équilibre entre la pêcherie et son stock, parmi lesquels la taille des poissons capturés et l’effort de pêche. L’intégration de tous ces facteurs permettrait une meilleure estimation des populations, ainsi qu’une meilleure prévision de la pérennité des pêcheries.
Rédaction – DIC : Romain Loury
Notes
(1) Ces chiffres sont accessibles en ligne sur le site de
la FAO
(2) Ces travaux ont été menés par l’UR097 de l’IRD dans le cadre du programme de recherche franco-sud-africain IDYLE.
(3) Les espèces de thons, formant des stocks géographiquement très étendus, échappent à cette règle si les données de capture sont regroupées à l’échelle des grands bassins océaniques.
(4) Deux autres types d’effondrements, représentant 33 et 45% des situations, ont été mis en évidence. L’un témoigne d’un déclin progressif au fil des ans ; le second, plus irrégulier, s’accompagne de pics et de creux.
(5) Dans une dynamique “ dépensatoire ”, le taux de renouvellement des espèces est négatif lorsqu’elles présentent un effectif bas. Ceci explique ainsi la fragilité des populations réduites. Ce modèle s’oppose aux mécanismes “ compensatoires ”, selon lesquels le taux de renouvellement est toujours positif. D’après ces derniers, les populations affaiblies peuvent se reconstituer très rapidement.
Références
C. Mullon, P. Fréon & P. Cury, 2005– The dynamics of collapse in world fisheries, Fish and Fisheries, vol.6, pp. 111-120.
N. Daan, V. Christensen& P. Cury, 2005 – Quantitative ecosystem indicators for fisheries management, ICES Journal of Marine Science, pp. 307-614.
En savoir plus
Fiche scientifique 229, août 2005 de l'IRD
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