Front de lahars, volcan Semeru - Java est, Indonésie crédit : Franck Lavigne
La déforestation récente à Java, Indonésie : bilan, facteurs et conséquences environnementales
Il peut paraître curieux de parler de déforestation récente pour une île où la couverture forestière recouvrait seulement 7 % de sa superficie en 1990. Si les flancs de certains volcans avaient été entièrement déboisés pour les plantations de café, de thé où d’autres cultures commerciales sous la colonisation hollandaise, une forêt secondaire avait progressivement regagné du terrain sur les versants les plus élevés. Gérées par une compagnie nationale indonésienne, PT Perhutani, les forêts d’Etat faisait l’objet d’une exploitation le plus souvent modérée. A partir du milieu des années 1990, une vague de déforestation massive a lieu dans l’ensemble du pays, sujet à de nombreux fronts pionniers jusqu’à nos jours. Mieux connu sur les îles voisines de Bornéo, Sulawesi ou Sumatra où c’est la forêt primaire qui est dévastée, ce problème est pourtant bien réel à Java : il resterait quelques 970000 ha de forêt à Java Ouest, dont 50% seraient dans un état critique ; des dizaines de milliers d’hectares ont récemment disparu dans les régions de Kebumen, Dieng, Temanggung à Java Centre ; et des volcans de Java Est comme l’Arjuno sont aujourd’hui entièrement dénudés.
L’origine de cette déforestation massive et récente est complexe, dans la mesure où deux dynamiques spatiales se juxtaposent. La première est directement issue de la crise économique et monétaire qui secoue le pays depuis 1997. Par exemple, des paysans pauvres ont pris d’assaut les versants boisés au nord du fleuve Lokulo (Java Centre) pour les convertir en champs de manioc. Mais parallèlement à ces « fronts pionniers de la faim » se sont développés des fronts pionniers spéculatifs, nés parfois avant la crise, où règnent les cultures commerciales à plus forte valeur ajoutée : ainsi, la limite altitudinale de la culture du tabac s’élève progressivement depuis 1993 sur les flancs du volcan Sindoro, tandis que le front pionnier de la pomme de terre, introduite à Dieng depuis seulement six ans, a déjà atteint les plus hauts sommets de la caldeira. Les facteurs économiques ne peuvent cependant pas expliquer à eux seuls le raz de marée qui déferle aujourd’hui sur l’île : la « Reformasi », passage progressif à la démocratie depuis l’éviction du général Suharto en mai 1998, a rendu les essarteurs, paysans pauvres ou spéculateurs, plus entreprenants car moins soucieux d’éventuelles mesures répressives comme par le passé. De plus, la corruption semble s’être accrue ces dernières années, parfois au sein même de Perhutani, dont certains cadres n’hésiteraient pas à vendre à leur profit des parcelles appartenant à l’Etat, selon les dires de plusieurs paysans de Java Centre. Enfin les facteurs naturels ( ?) comme les incendies de forêt liés à El Niño ont parfois amplifié le phénomène, une partie des terres brûlées étant finalement mises en valeur définitivement, comme au mont Welirang à Java Est.
Les conséquences environnementales de la déforestation sont dramatiques à Java, où les densités de population dépassent fréquemment les 1000 hab./km². A Dieng, comme ailleurs, le microclimat de la caldeira s’est sensiblement modifié, le gel étant apparu pour la première fois de mémoire d’Homme en 2001. L’augmentation de la fréquence et de l’intensité des crues a été remarquée dans la rivère Galeh, aux pieds des volcans Sumbing et Sindoro. Lors de la première année qui suivit le début du déboisement en 1993-94, la plus forte crue du siècle détruisit 160 maisons à Parakan. Par ailleurs, l’augmentation de la charge solide des cours d’eau provoque une sédimentation accrue dans les nombreux barrages-réservoirs de l’île : en 1999, le taux annuel de sédimentation a atteint 2,5 x 106 m3 dans le barrage Selorejo sur la rivière Konto, affluent du Brantas, et 3,5 x 106 m3 dans le barrage Sutami sur le Brantas, alors que ces taux n’excédaient pas 0,6 x 106 m3 deux ans plus tôt dans les deux cas. Enfin, les catastrophes d’origine géomorphologique se multiplient. La mise à nue des terres augmente la taille des fissures de dessiccation qui se multiplient en saison sèche, favorisant ainsi les infiltrations d’eau au début de la saison des pluies. Il s’en suit une recrudescence des glissements de terrain sur les versants les plus raides, comme à Cilacap en octobre 2000. Dans les vallées, les crues se chargent en matériaux et se transforment souvent en coulées de débris (banjir bandang) destructrices, comme à Situbondo en janvier-février 2002 (47 victimes, plusieurs centaines de maisons détruites) ou plus récemment, à Pacet le 11 décembre 2002 (60 victimes). Dans tous les cas, le déboisement récent des versants est mis en cause par la population, même si d’autres facteurs ont pu intervenir pour expliquer les catastrophes.
auteur : Franck Lavigne, Université Paris 1 Panthéon – Sorbonne
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