Venise sera noyée à cause de l'élévation du niveau de la mer, mais quand ?
4 903 lectures / 4 commentaires06 avril 2012, 11 h 30
Le rapport qui vient d'être publié d'un atelier organisé par le bureau de l'UNESCO à Venise les 22–23 novembre 2010 conclut que "les barrières mobiles prévues (MOSE) pourraient éviter la submersion [du site du patrimoine mondial de Venise et de sa lagune] pendant encore quelques décennies, mais que la mer finira par atteindre un niveau tel que même leur fermeture permanente ne pourra plus protéger la ville de l'inondation. La question n'est pas de savoir si cela arrivera, mais simplement quand."
Afin d'éviter les inondations, les autorités italiennes ont autorisé la construction d'un système de barrières immergées, appelé Projet MOSE, qui devrait entrer en service d'ici 2014. Durant la phase de planification, trois scénarios d'élévation du niveau de la mer pour 2100 ont été pris en compte : 16,4 cm, 22 cm – le scénario recommandé pour le projet MOSE – et un scénario pessimiste de 31,4 cm. Aujourd'hui, même ce dernier est jugé trop optimiste.
Le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (2007) avait prévu une élévation du niveau mondial du niveau de la mer de 18 à 59 cm d'ici 2100 mais sans prendre en compte dans ses calculs la fonte de la glace, car ce paramètre ne pouvait être modélisé. Or, l'élévation du niveau mondial de la mer réellement observé dépassait déjà de 50 % les projections du modèle pour la période 1961–2003, et de 80 % pour 1990–2008.
D'autres incertitudes tiennent au fait que l'on ne comprend pas suffisamment la dynamique d'absorption de chaleur par les océans qui, en les faisant augmenter de volume, provoque une élévation du niveau de la mer ; il en va de même pour de nombreux scénarios relatifs aux émissions futures de carbone et au réchauffement de l'atmosphère qui l'accompagne.
Certains articles récents donnent des estimations plus fortes concernant l'élévation du niveau mondial de la mer : Vermeer et Rahmstorf (2009) donnent une fourchette de 75 à 190 cm, Horton et coll. (2008) une limite inférieure potentielle de 54 à 89 cm et Jevrejeva et coll. une fourchette de 60 à 160 cm. En se projetant plus loin, le Comité Delta (2008) donne des chiffres de 1,5 à 3,5 m pour l'année 2200, alors que le Conseil consultatif d'Allemagne sur le changement planétaire (2006) estime l'élévation du niveau de la mer entre 2,5 et 5,1 m d'ici 2300. « Cela signifie que le phénomène réagira à retardement, dans les siècles à venir, au réchauffement anthropogénique (induit par l'homme) du 21ème siècle. »
Quant au niveau de la mer Méditerranée, il s'est montré très variable au cours du siècle passé, s'élevant d'environ 1,2 mm/an, ce qui est « nettement inférieur à la moyenne mondiale ». D'après les mesures marégraphiques, il est même tombé de quelques centimètres entre 1960 et 1993, avant de monter de 4 à 5 cm entre 1993 et 2000, après quoi il n'a pas changé.
L'un des facteurs en jeu dans le niveau régional de la mer est la pression atmosphérique : une baisse de pression d'1 millibar (mbar) produit une élévation d'environ 1 cm du niveau de la mer. Ainsi, une élévation de la pression atmosphérique en rapport avec l'Oscillation nord-atlantique a été responsable de la chute du niveau de la Méditerranée entre 1960 et 1993. Les modèles climatiques indiquent que la pression atmosphérique pourrait augmenter de nouveau au-dessus de la Méditerranée, en le faisant baisser de 2 cm d'ici 2100, soit de 0,2 mm/an en moyenne.
Autre facteur de changement du niveau de la mer, l'effet stérique, qui fait que l'élévation de la température fait monter le niveau de la mer, alors qu'une plus forte salinité le fait descendre.
Les scientifiques en concluent que bien qu'il se soit produit une élévation des températures aussi bien que de la salinité, cette dernière pourrait être dominante en Méditerranée.
Comme la Méditerranée communique avec l'Atlantique par le détroit de Gibraltar, l'une des grandes incertitudes consiste à savoir comment les échanges d'eaux à travers le détroit influeront sur le niveau de la Méditerranée. D'après les dernières études, la différence de hauteur entre les deux bassins ne devrait pas dépasser les 10 cm, et le temps d'ajustement ne devrait pas dépasser quelques mois. « L'élévation du niveau de la mer dans la Méditerranée suivra donc la tendance mondiale, même si certaines différences locales pourraient persister » précise le rapport. « Le fait que le changement stérique du niveau de la Méditerranée soit bien moindre (voire négatif) indique tout simplement que la contribution de la Méditerranée à l'élévation du niveau mondial de la mer sera bien inférieure à celle des autres océans. Cependant, sur la durée, la Méditerranée s'ajustera à l'océan mondial. »
Du fait que les échanges d'eau entre l'Adriatique et la Méditerranée ne sont pas restreints par un détroit resserré, il est « concevable que l'Adriatique suivra de très près les tendances de la Méditerranée. »
Le niveau moyen de la mer est identique entre l'Adriatique et la lagune de Venise, en dépit de la forte influence hydraulique qu'exercent ses goulets. La ville commence à être inondée dès que le niveau des eaux atteint 110 cm. Au cours du siècle dernier, la lagune s'est progressivement enfoncée, par subsidence naturelle et en raison de l'élévation du niveau de la mer, ainsi que de l'extraction des eaux souterraines par l'industrie. Dans les années 1980 et 1990, le niveau moyen de l'eau était d'environ 23 cm au-dessus de la référence zéro. Or, ce niveau est désormais plus proche de 30 cm au-dessus. Cela signifie qu'une élévation de 80 cm amènerait le niveau moyen de l'eau jusqu'au seuil critique de 110 cm. Dans ce cas, Venise connaîtrait une inondation régulière deux fois par jour à marée haute.
Au cours des trois dernières années, le niveau moyen de la lagune s'est élevé d'environ 10 cm pendant les mois d'été, et jusqu'à 20 cm les mois d'hiver. L'élévation est corrélée avec une
baisse de la pression atmosphérique de 2020 mbar à 2013 mbar pendant ces trois années. S'il est douteux que ces tendances se poursuivent, néanmoins le niveau moyen de l'Adriatique et des environs de la lagune de Venise vont probablement devenir très variables.
L'atelier était organisé par l'UNESCO en partenariat avec Georg Umgiesser, de l'Institut italien des sciences de la mer au Conseil national de la recherche, auteur principal du rapport. L'UNESCO a, depuis, organisé trois autres ateliers afin d'évaluer les difficultés environnementales, culturelles et socioéconomiques auxquelles sont confrontées Venise et sa lagune en raison du changement climatique planétaire.
Source
The Future of Venice and its Lagoon in the Context of Global Change - UNESCO
Auteur
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